[Rencontre] La place des « non-humains » dans la gouvernance du Territoire : émergences de la controverse

Le 30 juin et le 1er juillet, j’ai participé à une rencontre organisée par l’association Biovallée sur « La place des « non-humains » dans la gouvernance des territoires« . Dans son rôle « d’animation du projet de territoire de transition écologique et sociale Biovallée”, l’association Biovallée a ouvert un cycle de réflexions et de prospective pour cette année 2021 : quelles évolutions dans la gouvernance des territoires pour répondre aux enjeux de la transition sociale et écologique ?

A travers des travaux de recherche-action et de performances poétiques participatives, j’explore depuis plusieurs années une praxis relationnelle (*1) inter-espèces (*2) en qualité de facilitatrice et artiste de courant écosomatique (*3).

A l’automne, un second temps de conférences et d’ateliers participatifs ouvrira une réflexion sur les besoins d’évolution de la démocratie des humains.

Voici une contribution selon une approche sentipensante(*4) marchée sur la crête délicate entre subjectif (écho intérieur) et objectivité (faits et besoins culturels).

Mon propos se concentre sur la perspective d’un feedback mettant en fabrique une controverse et des hypothèses relationnelles qui prennent appui sur les forces en présence.

Si nous entrons dans un processus créatif, issue d’une tension canalisée entre différents points de regard selon la parabole des aveugles et de l’éléphant (*5), nous serons capables d’accueillir l’émergence individuelle et le potentiel de transformation collective avec attention et intelligence sensible.

Le temps de la conférence et des ateliers m’ont paru d’une grande qualité pour l’ouverture de la connaissance et pour la capacité de semer des graines de possibles dans nos imaginaires grâce aux expériences partagées. Une documentation sera sans doute produite par Biovallée pour partager les multiples contributions.

De gauche à droite : le chercheur et philosophe Sacha Bourgeois-Gironde auteur du livre « Être la rivière ». Maud le Floch : Directrice et fondatrice du POLAU-pôle arts & urbanisme. L’ornithologue François HUMBERT

Je m’attarderai non tant sur la richesse du contenu partagé que sur les enjeux identifiés de controverse lié au processus de réflexion. J’ai observé des phénomènes que je qualifie de « refoulement » à la lecture de mon expérience de facilitatrice et de cet article relatif à « L’écologie intégrale : Relier les approches, Intégrer les enjeux, Tisser une vision ».

Ainsi, dans le concept d’écologie intégrale, l’idée d’une spiritualité laïque est abordée grâce à la capacité de se relier à la source première de ses émotions et des sentiments.

Or, durant les différents temps de partage, il m’est apparu deux phénomènes :

  • l’absence d’expression d’émotions et de sentiments alors qu’ils sont révélateurs de nos attachements et donc de ce que nous cherchons à préserver.
  • l’absence d’expression de pensées reliées à l’idée de transcendance pour dépasser nos conditions existentielles strictement matérielles.

J’interprète cette absence comme un « refoulement » issu d’une culture non familière à la place du mouvement des émotions dans le vivant ou encore à l’existence de la transcendance dans la capacité à regarder le monde au delà des individualités et de ses intérêts matériels. Aussi, il y en aurait pour qui le moteur de réflexion est la pulsion avant la raison et pour d’autres, le moteur serait l’inverse.

De mon côté, et selon la pyramide de Maslow inversée « First nations perspective » (*6), je m’attache à accueillir mes sensations et émotions dans mon système de pensée pour opérer une « self-actualization » avec la situation du moment présent et ainsi ajuster la façon dont je peux nourrir l’espace du présent. Cette « self-actualization » est un préalable à une actualisation commune, qui elle-même est un préalable pour nourrir la préservation culturelle.

Deux interventions sont venues placer la part émotionnelle en dehors du champ légitime des travaux de réflexion :

  • A l’issue d’un travail d’animation autour de la question de l’intérêt de la place des non-humains dans la gouvernance territoriale, un intervenant est venu dire de manière péremptoire « Il faut se secouer, dépasser le stade de l’émotion et se retrousser les manches, entrer dans le concret. » Qui a dit que nous n’allions pas aller dans le concret alors même que le groupe commence tout juste à travailler ensemble ? Interpellée, j’interprète cette intervention comme un micro-phénomène de « Gaslighting » ou dit autrement de « détournement cognitif »(*7) par une intervention visant à minimiser ou décrédibiliser la part émotionnelle du travail d’un groupe et de mettre « hors-jeu » la portée de son expression. Aussi, il y a une oppression qui peut se généraliser vis-à-vis de ce qui est exclu de l’espace systémique de réflexion car le groupe adopte naturellement le point de vue de celui qui fait « autorité ». Cette culture, à défaut d’être conscientisée et régulée, nuit à offrir une réalité d’expression humaine et collective faite d’écoute de la « biodiversité » humaine, en donnant crédit à la seule parole scientifique et rationnelle.
  • A un autre moment de la journée, sachant que le verbe est créateur de réalité, j’ai demandé à ce que la sémantique « objet » lorsqu’on parle d’un arbre puisse être remplacée par « sujet« , au sens d’organisme vivant, au même titre que l’humain. Une réaction à ma demande a été de dire qu’il n’est pas question de reconnaitre les arbres comme un être « sacré ». Si je n’avais nullement évoqué le terme « sacré », je reconnais une part « sacrée » et « profane » en chaque organisme vivant. Dans cette volonté d’exclure de la sémantique et de la réflexion le terme « sacré » je m’interroge sur ce que cela dit d’insécurité, de ce qui est en besoin de mise en sécurité ? Et plutôt que de refouler cette dimension « sacrée », ne serait-il pas adéquat de réguler et d’ajuster sans exclure ?
Atelier pratique : « Suite du projet – Sous les Arbres -« 

En soulignant ces deux moments, mon but n’est ni pas de dénoncer pour culpabiliser, ni d’analyser des comportements individuels pour eux-même. Mon idée est plutôt de mettre en lumière combien des dynamiques individuelles ne sont pas coupés d’une dynamique collective et donc de la création d’une culture. Nous avons chacun et chacune, individuellement, nos insécurités et nos stratégies de défense qui peuvent nous amener d’une façon ou d’une autre à pratiquer une forme de discrimination, selon les situations que nous rencontrons.

En portant mon attention sur ces dynamiques, je formule une hypothèse en lecture d’une potentielle autre dynamique de groupe : « quelles sont les conditions permettant la (re)mise en place d’une micro-culture inclusive plutôt qu’oppressive dans un espace limité d’expression collective ? ». Le phénomène d’influence d’un groupe est important quand une parole est portée par un.e « expert.e », un.e « leader.e », ou quiconque ayant un pouvoir de décision et d’influence. Les leader.e.s et expert.e.s ont un rôle et une responsabilité importante a jouer dans une société qui a besoin de changement de paradigme pour inverser la tendance destructive du vivant. Une de mes hypothèses est que la part individuelle, émotionnelle et donc spirituelle, à la source d’un comportement réactif, est un mouvement à mettre en conscience et éventuellement en co-régulation. En ce sens, une écologie intérieure serait à encourager dans le travail et les processus d’intelligence collective. Le collectif pourrait remettre un rôle, par l’intermédiaire d’un représentant afin de porter attention et discerner des propos réactifs, « hors-sol » ou engageant une forme d’oppression. Cet espace de régulation pourrait soutenir la mise en commun de propos connectés à partir de l’espace d’émergence, de vulnérabilité, d’apprenant et d’humilité, proche de l’humus, donc des arbres, des animaux…

A une autre échelle, le phénomène de « Gaslighting » est généralisé dans les médias de masse et dans la culture politique. Cela est susceptible de favoriser un sentiment généralisé de « mensonge » et d’insécurité émotionnelle généralisée. La conséquence aboutit à un « désengagement citoyen », un délitement de la démocratie par une fuite du politique et de la controverse critique, pourtant, un nécessaire préalable à une représentation de biodiversité humaine et culturelle.

Combien de temps, la culture individuelle et collective acceptera et perpétuera encore cela ? Que cela soit à l’échelle des décisions des représentant.e.s ou des citoyen.ne.s, Si nous avons conscience à l’échelle tant individuelle que collective d’une nécessité de décoloniser, déconstruire, remettre en question nos systèmes de pensée et de comportement, comment en pratique engager un mouvement d’authenticité individuelle, en conscience d’une nécessité de régulation, favorisant un terreau de confiance et de créativité ?

A l’échelle de ces ateliers pratiques, le groupe a accepté et perpétué une culture dominante qui ne donne pas la possibilité de régulation des espaces en conscience, de prise de hauteur et de regard sur le processus en jeu et de métabolisation de la culture actualisée du « nous ». Alors qu’à la racine, il y a du systémique, il n’y a pas de « je » sans « nous », ni de « nous » sans « je », il m’est apparu important d’engager mes qualités d’artiste écosomatique et de facilitatrice d’espaces de connexion avec ce feedback partagé à la conscience individuelle et collective. A l’écoute des situations, de mes ressentis et de mes réflexions post-conférence et ateliers, en habitant l’espace intersticiel « entre » et en formulant cet écrit « feedback-réflexif », j’ai le sentiment d’affirmer et d’encourager un processus sensible d’auto-réflexion individuel et collectif (*8), une forme de pratique relationnelle éthique et dynamique.

Dans ce mouvement, puissions-nous continuer à dialoguer et senti-penser de manière créative et confiante une culture évolutionnaire, espace après espace.

//7 juillet 2021


(*1) Praxis relationnelle : la « praxis » est une activité humaine visant à modifier les rapports sociaux (Source Wikipédia). La praxis « relationnelle » s’intéresse à la relation entre les sujets et/ou les objets « Le lien entre le corps, le coeur, l’esprit qui fait l’unité de l’être humain. Le lien entre les individus qui fait l’unité de l’humanité. Le lien entre l’humanité et la Terre qui fait l’unité du monde. »

(*2)Travaux de recherche-action ayant abouti à une performance artistique, un tableau vivant inter-espèces « Cet hiver, le ciel descend dans la montagne » à Die, aux rencontres « Ecologie au quotidien« . Une pratique artistique située dans une perspective « permacole », soit schématiquement 80% de réflexion et 20% d’action et d’ajustements favorables à la mise en place des conditions favorables à générer des qualités d’écoute et de dialogue inter-relationnel.

(*3) Ecosoma : une contraction du terme “Écosomatiques” employé au pluriel, désignant des pratiques somatiques qui pensent le corps comme soma “ensemble indivisible de corporéité physique, sensible, mentale inséparable de ses milieux.

(*4) Approche sentipensante : une approche intuitive qui se base sur une démarche de recherche-action éprouvée dans mes travaux artistiques écosomatiques. « Sentir-penser avec la terre » est un ouvrage d’Arturo Escobar paru aux éditions du Seuil dans la collection Anthropocène.

(*5) Parabole des aveugles et de l’éléphant : https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Aveugles_et_l%27Éléphant

(*6) Pyramide de Maslow inversée selon « First nations perspective« 

(*7) « Gaslighting » – Détournement cognitif : https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaslighting

(*8) « Trois dimensions pour un corps présent et souverain » article de Martine van Ditzhuyzen, animatrice sensible pour l’Université du Nous.

Publié par Gabrielle Soo-ah SON

Auteure

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